🇬🇧 AI and the Class Struggle

IA lutte des classes

Un article de Hugo Pompougnac, publié pour la première fois en Anglais sur le site de transform! europe.

L’idée selon laquelle les technologies dites d’« intelligence artificielle » sont vouées à dévaloriser le travail humain, voire à le faire disparaître complètement, a fait son nid dans le débat public. Dans un rapport publié en 2023, Goldman Sachs a même affirmé que 300 millions d’emplois pourraient disparaître dans les années à venir !

On peut légitimement douter du scénario d’automatisation généralisée avancé par ces banques d’investissement. Il est même réfuté par les (vrais) économistes et par les capitalistes eux-mêmes, lorsqu’ils sont entre eux. Depuis le début des années 2000, le nombre d’emplois dans le monde n’a cessé d’augmenter, tandis que les gains de productivité ont diminué, malgré la révolution numérique. Pourquoi ? Parce que le capitalisme dévalorise le travail. À force de réformes structurelles et de pressions exercées par les employeurs, les humains finissent toujours par coûter moins cher que les machines. Et en effet, dans l’industrie textile, par exemple, le travail humain n’a pas été supprimé – loin de là ; il a été délocalisé vers des pays où la main-d’œuvre est bon marché et où les usines sont à peine automatisées, comme au Bangladesh.

Évidemment, l’arrivée de ChatGPT et d’autres outils similaires bouleverse divers métiers, en particulier parmi les employés de base du secteur des services, et que des mesures de protection doivent être mises en place. Mais il ne faut rien connaître au métier d’une secrétaire, d’un développeur web ou d’une réceptionniste pour affirmer qu’ils sont remplaçables, que les humains sont inutiles.

La vérité, c’est que la bourgeoisie est en guerre contre les travailleurs ; l’IA sert avant tout de prétexte – et d’outil – pour nous acculer. Par exemple, Optifye.ai a récemment lancé un système d’IA destiné au secteur industriel qui filme les travailleurs, compare leur productivité en temps réel et génère des rapports automatiques afin d’exercer une pression supplémentaire sur eux.

Le cas d’Optifye.ai est frappant, mais il peut aussi être trompeur. On pourrait soutenir, non sans raison, que l’IA réduit en réalité les contraintes tayloristes pour ceux qui l’utilisent : la secrétaire qui devait autrefois transcrire à la main les dictées, le programmeur qui devait mémoriser chaque API, l’analyste submergé par des requêtes routinières… Pour eux, ces nouveaux outils élargissent véritablement le champ des possibles au cours d’une journée de travail. L’aliénation se trouve ailleurs : dans ce que ce discours dissimule.

Car la véritable chaîne de production de l’IA ne se situe pas là où ses résultats sont consommés, mais là où ses données d’entrée sont produites. Le sociologue Antonio Casilli, dont les travaux récents se sont précisément concentrés sur ces travailleurs invisibles, a montré que le développement des systèmes d’IA repose sur le travail de ce qu’il appelle les « ouvriers des données ». Annotation, filtrage de contenu, apprentissage par renforcement à partir des retours d’expérience humains : ces tâches, qui permettent aux modèles de devenir utilisables, sont effectuées par une main-d’œuvre mondiale qui, selon la Banque mondiale, se chiffre en centaines de millions. Casilli et ses collègues ont dressé le portrait de ces ouvriers au Kenya, aux Philippines, au Venezuela et à Madagascar, des pays choisis non pas pour leurs infrastructures numériques, mais pour le faible coût de leur main-d’œuvre. Dans son documentaire de 2025, Les sacrifiés de l’IA, il montre que cette main-d’œuvre n’est pas une caractéristique marginale de l’économie de l’IA, mais sa condition structurelle : l’autonomie spectaculaire de la machine est en effet continuellement produite et maintenue par un travail humain précaire, rendu invisible de par sa conception. Les grands noms de l’IA s’emploient activement à masquer cette dépendance, en classant les dépenses liées aux travailleurs des données comme des coûts d’infrastructure plutôt que comme des salaires, une fiction juridique qui empêche la négociation collective et dissimule l’ampleur réelle de cette main-d’œuvre.

L’autonomie de l’IA est, au sens strict, une représentation idéologique. Ce qui se présente comme une intelligence autonome (générant, décidant, prédisant) est en réalité le produit cristallisé d’une quantité énorme de travail humain : le travail de ceux qui ont étiqueté les données, celui de ceux qui ont rédigé les textes à partir desquels les modèles ont appris, celui de ceux qui ont évalué les résultats pour les rendre acceptables. La machine ne pense pas ; elle condense et redistribue ce que des travailleurs ont déjà pensé, écrit et jugé. L’Intelligence Artificielle a bien quelque chose d’intelligent, car elle est le fruit du travail intellectuel de millions de personnes, filtré par un processus statistique et qui nous est présenté comme l’œuvre de personne en particulier.

Pourtant, cette mystification recèle, malgré elle, une vérité concrète. Pour la première fois dans l’histoire, les forces productives du travail intellectuel ont été socialisées à l’échelle planétaire. Le corpus sur lequel ces modèles sont entraînés n’appartient ni à un individu ni à une entreprise ; il s’agit du sédiment de siècles de pensée humaine collective, de science, de littérature, de savoir-faire technique et de langage courant. Ce n’est pas le capital qui l’a produit ; il s’en est emparé. Et une expropriation de cette ampleur comporte une contradiction qu’elle ne peut résoudre. Plus le modèle est puissant, plus la base de travail social dont il a besoin est large ; plus cette base est large, plus l’étroitesse des rapports de propriété par lesquels son produit est capturé et revendu apparaît flagrante. Une poignée d’entreprises détient désormais, ce qui constitue en substance l’intelligence cristallisée de l’humanité tout entière. Il ne s’agit pas d’une anomalie de l’économie numérique, mais de la contradiction fondamentale du capitalisme exprimée sous sa forme contemporaine la plus aiguë : les forces productives sont devenues irréversiblement collectives ; les rapports de production restent obstinément privés. La question qui se pose ici n’est pas de savoir si l’IA peut être utile aux travailleurs -— elle l’est manifestement -—, mais si une nouvelle expropriation peut succéder à l’expropriation – capitaliste – dont elle est le fruit. Une production socialisée, détenue collectivement et gérée démocratiquement : ce n’est pas une utopie projetée sur les nouvelles technologies, c’est l’exigence que les conditions d’existence mêmes de la technologie rendent inévitable.

Alors, que faire ? Riposter, bien sûr ! S’il y a bien des « métiers » dont on pourrait facilement se passer, ce sont ceux de patron, de trader ou de ministre de la Ve République. La classe dirigeante a depuis longtemps consolidé et légitimé son pouvoir grâce à l’accès à l’information : ceux qui savent, qui ont compris, face à ceux qui n’ont que leurs mains pour vivre. Et en effet, l’IA a été conçue pour faciliter le traitement des flux d’informations : requêtes écrites, documents, flux de données en temps réel, etc. Que fait Bernard Arnault qu’un logiciel serait incapable de faire ? On ne le sait pas vraiment. Il est sans aucun doute temps que les travailleurs gèrent eux-mêmes la vie publique, y compris l’économie et les entreprises ; et ils peuvent compter sur l’IA pour y parvenir.

Pour aller plus loin, découvrez notre podcast Cyber révolution, qui a pour objectif de mettre en lumière les débats essentiels sur les enjeux politiques et sociaux de la révolution numérique.

L’équipe d’Espaces Marx

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